Carnets de Cinéma

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1933, Marcel Pagnol fonde à Marseille sa société de production et ses studios de cinéma. C'est sur un domaine de 24 hectares au milieu de la garrigue provençale qu'il tourne ses propres films.

A l'aube de la guerre, Marcel Pagnol nous emmène, à travers son journal, dans l'envers du décor, dans ses rêves de réalisateur, sur ses tournages.

1939. La guerre éclate et tout s'enchaine: La propagande de Vichy, la censure de la Kommandantur et le contrôle des artistes. Entre subterfuges et malice, Marcel Pagnol traverse la guerre en gardant son intégrité. Enfin, le conflit cesse. La France du septième art doit se reconstruire face à l'omniprésence américaine.

Ces textes autobiographiques inédits révèlent un Marcel Pagnol combatif, engagé et entreprenant. Ils sont le reflet d'une lutte sans merci entre un artisan du cinéma d'auteur et les débuts de la mondialisation et de la standardisation culturelle.

Edition Originale

Editions Privé/Editions de la Treille - 2008

Préface

« Tout le monde savait la chose impossible, il est arrivé un ignorant qui ne le savait pas et qui la fait ».

Cet adage que cite volontiers mon grand-père dans son livre « Cinématurgie de Paris » illustre parfaitement les raisons de sa réussite dans le monde des affaires culturelles.
Dés 1933, il se lança dans l’aventure industrielle cinématographique. De son aveu même, son succès dans cette entreprise ne devait rien à un plan de développement établi, murit de longue date mais plutôt à l’enthousiasme d’un jeune auteur épris de liberté et passionné de technique.
En effet, il fût entrainé toute sa vie par la force que procure le désir d’indépendance et par une curiosité maladive.
C’est cette force qui le poussa à se jeter dans l’aventure du cinéma parlant. La profession n’y voyait qu’une attraction foraine alors qu’il y devinait le futur de l’art dramatique : Liberté de ton, liberté de mouvement, liberté d’action.
Puis, il comprit bien vite que les producteurs et les réalisateurs voulaient s’approprier la paternité d’œuvres que les auteurs avaient mis au monde. Il décida alors de créer sa société de production, son laboratoire et ses studios afin de développer son œuvre en toute indépendance.

La cohérence de son cinéma, dans la durée, dans les thèmes abordés et dans l’espace est en grande partie due à son talent, mais aurait-il pût donner libre court à son génie s’il avait été aux ordres de grandes maisons de productions, de distributeurs, de directeurs de studios ?
Cela aurait sans doute été beaucoup plus hasardeux.

Afin de bien comprendre les textes qui suivent et qui racontent cette aventure, il faut les replacer dans leur contexte :

En 1933, mon grand-père était un dramaturge de renommée internationale. Il avait porté sur les planches du monde entier Topaze, Marius, Fanny, Jazz et Les Marchands de Gloire.
Il avait supervisé les tournages de Marius réalisé par Alexander Korda, avait produit Fanny réalisé par Marc Allégret et avait produit et réalisé Le Gendre de Monsieur Poirier et Jofroi.

Il était riche, célèbre et aimé du public.

Paradoxalement, les cinéastes, en majorité issus du muet le considéraient comme un doux rêveur, un richissime amateur qui n’entendait rien à l’art de la réalisation. Ils lui conseillaient de retourner au théâtre et de laisser le cinéma aux professionnels.

C’est à ce moment qu’il décida de créer ses studios et ses laboratoires de Marseille ainsi qu’un magazine « Les cahiers du film » où il défendait son point de vue : Le dialogue prime sur l’image.

Laissons le maintenant nous raconter cette fabuleuse aventure avec toujours autant de légèreté et de détachement. Avec ce style qui donne un air de comédie aux situations qui prêtent le moins à rire.

Nicolas Pagnol

Ces studios, je les ai construits avec mon équipe, j’y ai travaillé de mes mains. J’en fus l’architecte, l’entrepreneur et l’un des ouvriers. Puis, pour des raisons de rapidité, de commodité, d’économie, nous installâmes des laboratoires de développement et de tirage à 200 mètres des studios. Enfin, pour résoudre le problème de la distribution, j’ouvris des agences dans les principales villes de France. Tout cela fut fait avec la sérénité de l’inconscience, mais l’infaillible équilibre du somnambule qui danse au clair de lune dans la gouttière d’un gratte-ciel.

De tous ceux qui ont bâti cette « firme », pas un seul ne connaissait le premier mot des problèmes que pose sans cesse l’industrie et le commerce du cinéma. J’étais leur professeur et je ne savais rien. J’ai résolu un assez grand nombre de problèmes insolubles parce que je ne savais pas que c’étaient des problèmes et que tous ceux qui travaillaient avec moi ne le savaient pas non plus : rien n’est impossible aux ignorants, s’ils ont l’enthousiasme et la passion d’agir.

C’est ainsi qu’un beau jour je me trouvai à la tête d’une véritable entreprise industrielle, qui employait cinq cents personnes – et quand je prenais congé de M. l’inspecteur du travail, c’était pour rendre visite à M. le directeur de l’enregistrement, ou pour recevoir le capitaine des pompiers.
J’avais voulu créer un organisme qui réaliserait librement mes films et les distribuerait en toute indépendance. Je m’aperçus bientôt que le métier d’auteur était le plus difficile de tous ; que j’étais incapable d’écrire cinq films par an et que ce nombre était indispensable si l’on voulait garder la machine en marche ; que si la machine s’arrêtait un mois, elle ne pourrait plus repartir, comme ces hauts-fourneaux qu’on ne peut jamais laisser s’éteindre ; qu’il fallait donc louer mes studios à mes confrères afin de ne pas perdre le fruit de tant d’efforts. C’est ainsi que je devins – pâle de honte et de terreur – tenancier de studios, directeur de laboratoires et distributeur de films : la machine que j’avais passionnément construite me dévora.

Marcel PAGNOL