La Petite Fille aux yeux sombres

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Edition Originale

Paris, Julliard, 1984.
Écrit pour Fortunio en 1921.

Préface

"Après avoir été répétiteur dans divers lycées, sa mutation en 1920 à Marseille lui permit de rassembler quelques anciens de Fortunio (la revue "littéraire, artistique et théâtrale" de Marcel Pagnol et ses copains de khâgne) auxquels vint se joindre Jean Ballard qui devait, à force d'énergie et d'intelligence, continuer à publier Fortunio en lui donnant une audience internationale sous le titre "les Cahiers du Sud" jusqu'à sa mort en 1973.
C'est en Octobre 1920 que reparut Fortunio, enrichi de chroniques locales variées, d'interviews bidons sensationnelles de quelque gloire littéraire qui se trouvait alors en Indochine ou à Tahiti, ou de comptes rendus de répétitions générales envoyés par un "correspondant parisien" qui n'était autre que Marcel. Il nous raconte à quelles difficultés il devait faire face (dans la préface à "PIROUETTES") :
"J'étais directeur, rédacteur en chef, secrétaire de la rédaction, metteur en pages, car on ne savait jamais de quels articles serait composé le numéro. "Chacun exigeait trois pages, six pages, dix pages... Mais à l'imprimerie, c'était une autre histoire...". Marcel décida alors d'écrire un feuilleton "élastique" destiné à remplir les "blancs" laissés par les collaborateurs défaillants. Le plus souvent, c'est accoudé au marbre de l'imprimerie qu'il écrivait son texte ajusté aux exigences de la mise en pages.
Ce fut d'abord "LE MARIAGE DE PELUQUE" édité en 1932 par Fasquelle sous le titre "PIROUETTES". Puis, en mars 1921, "LA PETITE FILLE AUX YEUX SOMBRES" prit le relais. Nous y retrouvons plusieurs personnages du "Mariage de Peluque" et, naturellement, Jacques Panier qui n'est autre que l'auteur, Louis-Irénée Peluque, le philosophe farfelu, compagnon de ses aventures. Comme dans "PIROUETTES", Marcel y emploie la narration alternée par les divers personnages, ce qui apporte une agréable fantaisie dans le récit. L'improvisation de l'auteur, qui n'avait pas le loisir de corriger son texte, nous révèle ses sentiments profonds sur le mirage de l'amour, son désenchantement devant la fragilité de l'être et l'inexorable fuite du temps."

Je compris tout à coup le rôle de Grasset, et je devinai qu'il avait mis à profit mon absence pour réaliser son plan. Nous tendions tous deux au même but : la guérison de Jacques. Mais tandis que je me proposais de joindre, par n'importe quel moyen, ces deux tourtereaux, le maléfique poète s'efforçait de les séparer pour jamais...
Très certainement sa méthode nous eut amenés au résultat recherché : il n'y a que les petits garçons ou les petites filles pour croire l'amour éternel. Une séparation prolongée détruit n'importe quel amour. Mais un rapprochement et la satisfaction du désir amoureux est un remède bien agréable, et beaucoup plus rapide. Un amour heureux dure six mois ; un amour malheureux peut durer six ans. (Il y a un type qui a déjà mis ça en musique ; ça s'appelle "Plaisir d'amour". Il va un peu loin, quand il dit que "Chagrin d'amour dure toute la vie". Mais comme ce sont des vers, il était obligé d'exagérer. En prose, je dirais : plaisir d'amour ne dure qu'un moment, chagrin d'amour dure presque le double).
Une grande tristesse m'envahit quand je songeai au regard morne de Jacques ; un vif dépit m'aiguillonna quand je songeai que le poète avait obtenu un résultat immédiat, et qu'il m'avait, pour ainsi dire, coupé l'herbe sous le pied. (Cette expression m'a échappé, j'en profite pour dire que je la trouve idiote. Si le plus habile faucheur du monde tentait une opération de ce genre, il aurait beaucoup plus de chance de couper le pied sur l'herbe que l'herbe sous le pied.)