Concours de nouvelles Marcel pagnol

La première édition du concours de nouvelles Marcel Pagnol s'est clôturée samedi 15 janvier à Allauch, récompensant cinq lauréats.

« Voilà Allauch !» Cette première phrase présente dans toutes les nouvelles pose un décor. Celui des montagnes de Provence et des romans et films de Marcel Pagnol. Dans cette ville qui surplombe Marseille, la première édition du concours de nouvelles Marcel Pagnol a récompensé ses lauréats samedi 15 janvier.
 

Et quelle compétition ! L'organisation espérait une centaine de participants ; 254 apprentis nouvellistes ont pris leur plume pour redonner vie aux collines de Souvenirs d'enfance. Parmi ces écrits reçus de France et de l'étranger, le jury composé entre autres de Nicolas Pagnol, petit-fils de l'écrivain, et l'auteur Daniel Picouly, a sélectionné cinq finalistes.

Le premier prix de la catégorie Adultes a été décerné à la retraitée Bernadette Pepineau pour sa nouvelle Le Revenant d'Allauch. Étudiante âgée de 17 ans, Emma Derrien a reçu la mention Coup de Cœur Jeunes pour sa nouvelle Crépuscule ou le jour où j'ai rencontré une fille à la recherche du démon.

Un hommage à l'enfant du pays

« Voilà Allauch ! dit le docteur, nous sommes peut-être sauvés. Marchez en bon ordre et souriez. Ils nous attendent. Ne leur parlez pas. C'est inutile. Personne ne vous croirait. Laissez-moi leur raconter. Moi, je peux. » C'est à partir de cet incipit préparé par Daniel Picouly, prix Renaudot en 1999, que les participants se sont lancés dans l'écriture de leur nouvelle. Trois lignes qui posent la ville d'Allauch comme la destination finale d'un long périple.

Élève au lycée Monte-Cristo d'Allauch, Emma Derrien a su repeindre l'environnement qui l'entoure à travers un récit salué pour «sa qualité et sa poésie». Alors qu'elle n'a jamais foulé le sol de la commune, Bernadette Pepineau décrit quant à elle le retour au pays d'un groupe d'hommes partis chercher meilleure fortune.

Lancé en octobre par la ville d'Allauch et l'Association des amis du musée Marcel-Pagnol, ce concours s'inscrit dans une démarche d'hommage à l'enfant du pays. Un nouveau musée dédié à l'auteur doit ouvrir ses portes en 2024.

Les nouvelles primées sont à découvrir sur le site du concours.

Les finalistes et deux gagnantes accompagnées du jury, du maire de la ville, Lionel de Cala, C’est une soirée riche en émotions qui a eu lieu samedi soir à la bastide de Fontvieille à Allauch. C’est là que s’est tenue la cérémonie de remise des prix du Concours de nouvelles Marcel Pagnol, dont La Marseillaise était partenaire, en présence du maire de la ville, de spectateurs

Le revenant d’Allauch

« Voilà Allauch ! dit le docteur, nous sommes peut-être sauvés. Marchez en bon ordre et souriez. Ils nous attendent. Ne leur parlez pas. C’est inutile. Personne ne vous croirait. Laissez-moi leur raconter. Moi, je peux.»

Depuis plusieurs jours, ils traversaient la Provence d’un pas plus vif qu’à l’habitude, poussés par les bourrasques glacées d’un Mistral hivernal autant que par l’impatience de toucher enfin au but. Puis ils avaient franchi le dernier vallon, atteint le sommet de la dernière colline et là, ils avaient fait halte. Devant eux, le village d’Allauch, à une distance d’une ou deux lieues approximativement, offrait à leur regard incrédule, une guirlande de toits rouge brique ornant la pente du collet que dominait le gracieux campanile de l’église Saint Sébastien. Enfin, au-dessus du clocher de Notre-Dame du Château, la vision rassurante de la Vierge Marie, dont la statue semblait flotter dans l’air pur de ce mois de décembre. « Ne leur parlez pas, laissez-moi leur raconter ». Adossés contre une aspérité rocheuse qui les protégeait à grand peine de la morsure gelée du vent, les compagnons du docteur approuvèrent la consigne en silence. Entre eux, point besoin de geste et encore moins de parole, ils se comprenaient d’un signe. Un clignement des paupières, un mouvement du menton, une ébauche de sourire suffisait à exprimer un accord toujours quasi unanime, car il était fort rare que l’un d’eux s’oppose à la bienveillante autorité de celui qu’ils suivaient loyalement et depuis des temps si reculés qu’ils en avaient perdu jusqu’à la mémoire du jour où tout avait commencé… Qui étaient donc ces hommes chevelus et barbus, vêtus de pauvres hardes aux étoffes mitées, coiffés d’imposants chapeaux enfoncés sur leur tête, chaussés de bottes usées et noircies par la boue des chemins parcourus ? D’où venaient-ils, ces curieux vagabonds sans le sou, ces étranges pèlerins sans besace, ces drôles de voyageurs sans bagages qui semblaient pourtant savoir où ils allaient puisque là-bas, là où pointait le doigt du « docteur », ils étaient attendus.

Depuis qu’ils avaient quitté le village, un lointain matin d’automne, Allauch attendait leur retour. Mais quand étaient-ils partis exactement? Qui se souvenait de cette année-là ? Était-ce après l’été de la grande sécheresse qui avait décimé la moitié des troupeaux et plongé dans la misère tant de familles ? Ou bien après celui de l’incendie qui avait ravagé pinèdes et garrigues en se propageant jusqu’aux portes de Marseille ? Personne ne savait plus très bien, tout le monde avait un peu oublié, sauf les plus vieux des allaudiens qui conservaient encore le souvenir de ce jour funeste du grand départ, où de nombreux jeunes hommes étaient partis au loin pour faire fortune. Mais qu’importe les mois ou les années passées, il était certain qu’un jour, ils reviendraient au pays, ainsi que le prédisait la légende. Gravée dans la pierre des fontaines depuis des siècles, une inscription en latin, bien qu’illisible et impossible à traduire, semblait donner pouvoir à qui se désaltérerait d’une seule gorgée d’eau prise à chacune des trois sources, de toujours revenir « sain et sauf » à sa terre natale. C’est pourquoi les anciens ne furent guère étonnés lorsque leur parvint la nouvelle, vigoureusement portée jusqu’à eux par le plus majestueux et le plus tempêtueux des fils d’Eole. Ce jour-là, Mistral balaya l’azur avec tant de puissance que plusieurs toits se virent dépouillés de leurs tuiles et que la cheminée du sieur Barnabé fut arrachée de son faîtage, cueillie comme une fleur pour s’envoler dans les airs quelques secondes, avant de chuter avec fracas et de finir en miettes, sans avoir miraculeusement blessé aucun passant. Nul doute possible, le message était clair.

 

Ils étaient de retour ! Et pour que chacun en soit informé, Célestin, le bedeau, se précipita au clocher de Saint Sébastien pour y sonner le tocsin.

La troupe de vagabonds se remit en marche, cheminant deux par deux comme à leur habitude, ajustant leurs pas au rythme de celui qui les conduisait et que tous appelaient respectueusement « Docteur ». Bien qu’il ne possédât aucun diplôme d’aucune faculté, pas plus celui de la Médecine que celui des Belles Lettres, ce titre n’était pas usurpé. Depuis qu’ils faisaient route ensemble, cet homme, de son vrai nom Clément Gautier, qui n’était ni rebouteux, ni charlatan mais qui possédait « le don », les avait tous soignés et guéris, les uns après les autres. Fils unique d’un tailleur de pierre et d’une mère morte trop tôt pour qu’il en ait gardé le souvenir, il avait compris dès son plus jeune âge, que ses mains détenaient un pouvoir invisible qui le rendait différent des autres et que sa place ne se trouvait pas auprès de son père, dans un monde minéral fait de bruits, de sueurs et de poussières. Ni les enseignements du curé, ni ceux de l’instituteur ne comblaient sa soif d’apprendre. Dans un univers aussi vaste qu’était le ciel et la terre, la vie de Clément ne pouvait se limiter au Massif de l’Etoile ni aux collines du Garlaban. Portées par les vents du sud, les senteurs et les effluves épicées venues de la Méditerranée toute proche, lui chatouillaient si fort les narines qu’il en suffoquait d’envie. Aussi, lorsque l’âge d’homme lui était venu, Clément avait quitté Allauch, profitant d’une opportunité que seule la chance, le hasard ou le destin savent offrir à celui qui les rencontre. Un soir d’automne, il s’était joint à un groupe d’hommes décidés à tenter l’aventure, croyant échapper pour certains à la misère, pour d’autres à la potence, espérant trouver au-delà des mers et des frontières, une vie différente et un avenir meilleur. Embarqués clandestinement sur le premier navire en partance pour les mers australes, ils s’étaient dispersés au gré des escales pour n’être finalement qu’une douzaine à débarquer aux Indes.

A présent, seuls Clément et six enfants d’Allauch revenaient sains et saufs au pays natal. A leur groupe, s’était ajouté au fil de leur long chemin de retour, un petit nombre d’étrangers sans patrie ni lieu de naissance, rescapés de divers naufrages, estropiés de la vie, oubliés au bord des routes. Un état de fait qui leur tenait lieu de passeport mais ne facilitait pas leur vie de nomade, rendant périlleux le passage des frontières et quasi impossible leur établissement dans les villes, où ils étaient régulièrement interpellés par une maréchaussée soupçonneuse et tatillonne. En vérité, ces « estrangers » ne devaient leur liberté de circuler qu’à la présence de Clément qui produisait aux yeux des autorités compétentes, une douzaine de documents d’état-civil parfaitement « authentiques » tous dûment tamponnés, signés et estampillés. Cependant, il devenait urgent d’atteindre Allauch. Des troubles graves agitaient le pays. Telle une épidémie, un air de révolte se propageait dans les campagnes. Les villes craignaient les pillages et se barricadaient. Les routes ouvertes à tous les brigandages n’offraient plus la sécurité aux voyageurs. Clément et les siens devaient presser le pas.

Le tocsin ! Allauch n’en revenait pas du vacarme déclenché par Célestin qui tirait de toutes ses forces sur la lourde cloche baptisée du nom d’Eléonore, en hommage à la Bienheureuse fille du Comte de Provence. Accourus des quatre coins du village, des hommes et des femmes troublés et inquiets, assaillaient de questions des édiles aussi déconcertés que leurs concitoyens. Pourquoi sonner l’alarme ? On n’apercevait ni feux ni fumées à l’horizon des collines, aucun incendie n’était signalé aux alentours. La guerre était-elle déclarée ? Devait-on redouter une invasion ? Une épidémie ? Fallait-il prendre

 

les armes ? Qui était l’ennemi ? Les sarrasins ? Les rats ? La peste ? Que devait-on faire ? Résister ? S’enfermer ? Lorsque « Eléonore » eut fini de résonner, le maire et ses adjoints, suivis par nombre d’allaudiens fort agités se précipitèrent à l’église où ils trouvèrent le bedeau exténué assis contre un pilier, le front en sueur, les joues rougies, encore tout essoufflé par l’effort accompli. Sommé de s’expliquer, Célestin avait bredouillé des phrases sans suite : « Ils arrivent, ils sont de retour, ils seront là bientôt, demain peut-être. L’eau des trois fontaines, la légende… Ils arrivent, Mistral me l’a dit, ils sont de retour… ». De la foule, plusieurs voix s’élevèrent. De qui parlait cet homme ? Qui était de retour ? De quelle légende était-il question ? Qu’a-t-il dit ? Que Mistral lui avait parlé… Fan de chichourle ! Le pauvre Célestin, le voilà devenu fada ! Devant un tel délire, la pitié remplaça la colère. Charitablement, on l’aida à se relever, on lui offrit à boire un peu de liqueur pour le réconforter, et on le raccompagna chez lui avec moult gestes de bienveillance. Fada, Célestin ne l’était assurément pas, mais il semblait être le seul parmi les plus âgés du village, à comprendre que les hommes du « grand départ » étaient de retour. Après tant d’années d’absence et d’oubli, Allauch saurait-il reconnaitre ses enfants perdus ? Quel accueil leur serait réservé ?

Les mots rassurants de Clément vis-à-vis de ses compagnons dissimulaient des craintes qui n’étaient pas infondées. Partis chercher fortune à l’aube de leurs vingt ans, ils rentraient au pays miséreux et sans gloire. Leurs parents n’étaient sûrement plus de ce monde. Qui les attendrait ? Qui se souviendrait d’eux ? Peut-être les croyait-on mort eux aussi ? En ce cas, qui pourrait les reconnaitre lorsqu’ils se présenteraient boueux, miteux et chevelus ? De fait, marcher en bon ordre et sourire était à coup sûr le meilleur moyen de faire oublier leur triste état de vagabond. Et puisqu’il faudrait bien leur parler, c’était à lui, Clément, de prendre la parole. Lui, le conteur, le jongleur de mots, lui qui savait inventer des fables peuplées de personnages aussi réels qu’imaginaires, créer tout un univers d’images multicolores pour habiller de rêve l’obscurité des nuits les plus glacées. A chacun des pas qui le rapprochait d’Allauch, il construisait puis déconstruisait sans cesse le récit de ses aventures. Sa mémoire, pourtant excellente, peinait à restituer l’ordre des choses. Les repères lui manquaient pour reconstituer le puzzle d’un vie d’errance menée avec ses compagnons au gré du seul hasard. Mais qu’importe après tout l’ordonnance du temps ! Clément ne manquerait pas de mots pour leur raconter la mer et ses flots bouillonnants, leur faire entendre le tumulte assourdissant des tempêtes et respirer le vent marin gorgé d’iode et de sel. Il saurait leur apprendre à naviguer au plus près des baleines et des orques, à pêcher dans les eaux translucides des lagons en goûtant à la douce quiétude des îles, véritables jardins de paradis. Il leur décrirait les vallées creusées par des fleuves majestueux aux rives si fertiles que partout y régnait l’abondance, les cimes des plus hautes montagnes qui tutoyaient le ciel en transperçant les nuages, sans oublier de leur peindre les couleurs du prodigieux spectacle des volcans, d’où jaillissait la lave et le feu venus des enfers. Et pour tout raconter, de tant de péripéties, d’histoires et de légendes, il ne lui suffirait pas d’un hiver, il lui faudrait aller au moins jusqu’à l’été.

Fada ou pas, le bedeau avait eu raison de sonner l’alerte. Un groupe de vagabonds avait bien été aperçu dans les collines, marchant en direction d’Allauch. La rumeur qui les précédait les décrivait comme d’inoffensifs pèlerins à la recherche d’abri, mais sait- on jamais ? Les allaudiens, prudents, étaient sur leur garde et surveillaient de près les accès au village. Célestin, quant à lui, s’agitait dans tous les sens et battait le rappel des anciens, de ceux qui, comme lui, avaient vécu le jour du grand départ. Même si un grand nombre d’entre eux reposait désormais au cimetière, l’évènement avait laissé des traces

 

au creux de la mémoire des plus âgés. Lorsque les « revenants » seraient confrontés à la méfiance de population, la présence de quelques doyens respectés pour leur sagesse, permettrait sans doute de calmer les esprits et de reconnaitre les enfants du pays.

Marchant d’un pas tranquille en bon ordre, muets et sourire aux lèvres, un groupe d’une dizaine d’hommes se dirigeait vers le centre du village, suivis à bonne distance par des habitants plus curieux qu’effrayés. Certes, ces voyageurs étaient fagotés comme des mendiants mais leur mine n’était pas menaçante. Celui qui devançait les autres et semblait être leur chef avait même un aspect doux et rassurant dans son regard lorsqu’il les saluait d’un signe de tête. Lorsque Clément et ses compagnons arrivèrent sur la grand-place, le village d’Allauch tout entier les attendait. Il se fit alors un grand silence où chacun s’observa. Puis Célestin s’approcha d’eux en tenant par la main une vieille femme à la démarche claudicante. Clément ôta aussitôt son chapeau, indiquant d’un geste à ses camarades de l’imiter. Sans prononcer une parole, Célestin fit avancer la femme en face de Clément puis recula de quelques pas. La vieille leva ses mains vers l’homme et les posa doucement sur son visage. Clément avait compris, il ne bougea pas un cil. Avec une lenteur infinie, les doigts noueux de l’aveugle explorèrent chaque détail, chaque ride, du front jusqu’au menton. Elle prit les mains de Clément entre les siennes et resta immobile un long moment. Alors, comme pour confirmer ce que ses doigts avaient deviné, elle revint une dernière fois caresser les joues de celui qu’elle venait de reconnaitre :

« Toi, je te reconnais, tu es celui qui a le don, tu es Clément, fils de Joseph, le tailleur de pierre. Bienvenue au pays, petit ! ».

Alors, le ciel purifié par le vent quitte sa robe bleu-nuit, se teinte d’une blancheur cotonneuse avant de revêtir son habituel manteau d’azur. Majestueux et puissant, le soleil jaillit brusquement au-dessus des collines. Niché entre pins et cyprès, au fond d’un vallon sur la route d’Aubagne, le vieux mas de pierre s’éclaire et se réchauffe sous une pluie de rayons. Au travers des volets mal fermés, la lumière solaire s’infiltre sans pudeur, dessinant sur les murs de la chambre des ombres géométriques. Doucement, le dormeur s’éveille, cligne les paupières, se redresse en grimaçant, la nuque douloureuse d’un sommeil agité. Clément regarde autour de lui d’un air étonné, reprend peu à peu conscience du lieu et du temps. Aix, la gare, le vent glacial, la nuit déjà tombée et le taxi qui le conduit jusqu’à la maison d’hôte. « Où ? Allauch ? Connais pas ! Mais si tu connais, Allauch, c’est Marcel Pagnol ! ». Son patron ne lui avait pas laissé le choix, il avait dû accepter de s’isoler loin de la capitale pour travailler sérieusement. Et c’est la veille au soir qu’il était arrivé au « Mas de Jousé », entre Allauch et Aubagne. Clément, enfin réveillé, s’assoit au bord du lit, se souvient de l’accueil bienveillant du couple de quinquagénaires propriétaires des lieux, de l’excellente daube provençale servie au diner, de la chaleur d’un feu de bois dans une grande cheminée, de la longue discussion qu’il avait eue avec ses hôtes, Antoine et Marion. De quoi avaient-ils parlé déjà ? De leur pays natal, Allauch, de Pagnol évidemment, mais aussi de leur aïeul, un étrange personnage mi médecin, mi rebouteux, qui, après avoir navigué durant des années sur toutes les mers du monde, était revenu au pays selon une légende qui… Bon sang ! Clément se lève d’un bond ! La nuit agitée, le sommeil qui le fuit, le rêve. Il est encore présent son rêve, presque réel, gravé dans sa mémoire, à portée de mots. Des mots qu’il ne lui reste plus qu’à écrire. Avec fébrilité, Clément allume son ordinateur portable, valide le mot de passe. La page blanche ne lui fait désormais plus peur. Un sourire sur les lèvres, ses mains s’agitent sur le clavier, tandis que sur l’écran s’écrit l’incipit de son prochain roman.

Lire la suite

La grande gagnante du concours accompagnée du maire d’Allauch, à gauche, et des membres du jury. ( Photo : A.Lh )

CONCOURS DE NOUVELLES MARCEL PAGNOL, UN VIF SUCCÈS POUR LA PREMIÈRE ÉDITION

La cérémonie de remise des prix du premier Concours de nouvelles Marcel Pagnol s’est tenue ce samedi soir dans la salle des mariages de la ville d’Allauch. Une grande première riche en émotion dont « La Marseillaise » était partenaire et où deux femmes sont sorties vainqueurs C’est une soirée festive et riche en émotions qui a eu lieu ce samedi soir à Allauch. La Bastide de Fontvieille a accueilli la première édition du Concours de nouvelles Marcel Pagnol avec un jury prestigieux composé entre autres des écrivains Daniel Picouly, René Fregni et Yan Lespoux ainsi que du petit-fils du célèbre auteur, Nicolas Pagnol. Bernadette Pepineau, retraité de 69 ans est sortie vainqueur du prix adulte avec sa nouvelle Le revenant d’Allauch. Le prix de la nouvelle jeunes Coup de coeur a quant à lui été remis à Emma Derrien, jeune fille de 17 ans élève au lycée Monte-Cristo à Allauch pour sa nouvelle Crépuscule, le jour où j’ai rencontré une fille à la recherche d’un démon.

CRÉPUSCULE ou Le jour où j'ai rencontré une fille à la recherche d'un démon

Voilà Allauch ! dit le docteur, nous sommes peut-être sauvés. Marchez en bon ordre et souriez. Ils nous attendent. Ne leur parlez pas. C’est inutile, personne ne vous croirait. Laissez-moi leur raconter. Moi, je peux. C'était ce qu'avait dit un jour un fameux docteur en compagnie de deux autres personnes lorsqu'ils arrivèrent au pied de la colline. Je les avais entendus, ils avaient tous semblé être terrifiés et en même temps soulagés. Et moi, pourquoi avait-il fallu, quelques jours plus tard, que je monte tout en haut de la colline ? Peut-être que je désirais regarder la ville d'Allauch en contre-bas. J'avais pris l'habitude de me percher à cet endroit afin d'admirer la clarté du ciel baigné par le soleil. Avec une brise légère en cette fin d'après-midi, rien n'aurait pu me détendre davantage que cette solitude si quotidienne. Seulement, mes plans furent gâchés au moment de mon arrivée. Une autre personne était venue s'installer à cet endroit. Une fille qui devait avoir la douzaine. Que faisait-elle ici, toute seule ? J'étais sur le point de m'éloigner lorsqu'elle m'appela, tournant la tête en ma direction :
– Dis, tu peux m'aider à marcher dans la colline ?
Je me figeai, étonné, avant de me retourner vers elle. Ce que je vis alors me frappa comme si la foudre m'était tombé dessus. Ses yeux, ils étaient vides. Un bleu aussi clair et gris qu'un ciel nuageux recouvrait ses iris et ses pupilles. Elle ne fixait rien. Elle ne voyait rien. Elle avait un regard perdu dans le vague et perdu tout court qui ne pouvait même pas m'effleurer. S'en était déconcertant.
– Comment as-tu fait pour monter tout en haut ? lui demandai-je surpris.
– Je suis aveugle, mais extrêmement débrouillarde !
Et la voilà qui s'était vexée. J'osai un pas en sa direction. Elle ne semblait pas effrayée, ni même déboussolée. À vrai dire, elle ne paraissait même pas être perdue. Et pourtant, elle était seule, dirigeant ses yeux vers un paysage qu'elle ne pouvait contempler. Elle aussi, était-elle venue à cet endroit pour être tranquille ? En avait-elle marre de l'amas de personnes qui se regroupait autour d'elle comme des gardiens ? Au fond, elle devait vivre une belle vie. Avec son air de petite fille et son regard vide, elle devait attirer la compassion et l'attention de beaucoup de personnes. Pour moi, ces deux choses étaient des éléments que je ne connaissais pas. Elle n'avait pas à fuir si c'était ce qu'elle cherchait, bien au contraire. Elle devrait se dire que c'était une chance pour elle d'être née ainsi. Mais était-elle seulement capable de le penser ? Après tout, on ne
choisissait pas sa naissance.
– Tu devrais rentrer chez toi, tes parents doivent s'inquiéter, lui dis-je.
– Et les tiens, ils sont où ? me demanda-t-elle.
– Ne réponds pas en me posant une autre question, soupirai-je. Allez viens, je te raccompagne.
– Non ! Je n'ai pas envie de rentrer, je cherche quelqu'un.
– Quelqu'un ?
Cela faisait longtemps que je me baladais dans cette colline, et j'étais persuadé de n'avoir croisé personne.
– En réalité, je suis à la recherche d'un démon, m'avoua-t-elle.
Pensant d'abord qu'elle se moquait de moi, je décidai de répliquer :
– Les démons n'existent pas, c'est vraiment ça que tu recherches ?
– Si, ils existent ! Mon docteur en a vu un jour en se promenant dans cette colline avec deux de ses amis. Ils étaient vraiment terrifiés. Alors c'étaient eux les trois individus qui fuyaient vers Allauch ce jour-là ? Lorsqu'ils disaient qu'ils étaient sauvés, c'était parce qu'ils avaient réussi à échapper à ce fameux démon ? Stupide.
– C'était peut-être un animal sauvage, fis-je remarquer.
– Non, il a dit que ça ne pouvait pas être un animal car ça avait l'apparence d'un être humain avec des cornes sur la tête et des yeux complètement rouges.
– Je vais tout le temps dans cette colline, et je n'ai vu aucune créature avec des yeux rouges, lui assurai-je. Mais elle ne semblait pas vouloir partir. Elle se leva du rocher sur lequel elle était assise et commença à marcher dans une direction qu'elle semblait avoir prise au hasard. J'aurais pu la laisser errer seule dans cette nature et me contenter des doux rayons du soleil sur mon visage, mais je ne pouvais pas la laisser livrée à elle-même. C'était sûrement par un coup de chance qu'elle était arrivée jusqu'ici, et si elle se blessait en chemin et qu'elle ne rentrait pas chez elle, on viendrait sûrement la chercher. Je voyais déjà une troupe d'inconnus et policiers prendre d'assaut la colline, se répartissant comme une colonie de fourmis afin de retrouver la disparue. Et moi qui comptais rester dormir ici, je ne voulais pas que ma nuit à la belle étoile soit gâchée par une gamine têtue. Je décidai donc de l'accompagner et de la guider, à condition qu'elle accepte de descendre la colline au coucher du soleil. Nous marchâmes donc sans but. Du moins c'était mon impression, mais elle, avait un but bien précis, retrouver cette créature imaginaire qu'elle nommait démon. Toutes les cinq minutes, je regardais le ciel pour voir où se trouvait le soleil, espérant le voir descendre de plus en plus. Une fois, je tentai de lui faire croire que le soleil était en train de disparaître, mais elle ne me crut pas. Malgré les arbres feuillus qui cachaient le ciel de leurs branches, elle était toujours capable de sentir les rayons de l'astre lumineux réchauffer sa peau. Puis peu à peu, elle se mit à me poser des questions sur moi ; « où habites-tu ? », « Comment t'appelles-tu ? », « Tu fais quoi ici ? ». Ce genre de questions auxquelles je ne répondais pas. Je n'avais aucune intention de dévoiler ma vie privée à une étrangère, d'autant plus que je ne souhaitais tout simplement pas en parler. La seule chose que j'acceptais de dire sur moi était que j'avais l'habitude de me promener dans cette colline et que jamais, je n'avais vu de démon. Sauf que même avec ma parole, elle continuait de marcher. Toutes les dix minutes, je regardais le ciel pour voir où se trouvait le soleil. Puis elle se mit à changer le genre de questions qu'elle me posait ; « de quelles formes sont les feuilles d'arbres ? », « j'entends un oiseau à cette branche, de quelle couleur est-il ? », « sais-tu comment sont les étoiles vues de la colline ? ». À ces questions d'une banalité affligeante, je voulais bien lui répondre. Je compris alors qu'elle ne connaissait rien à cette nature sauvage que l'Homme n'avait pas trop modifié. Il s'agissait d'un endroit inconnu, mais elle avait tout de même eu l'insouciance d'y aller. Pourtant, cet endroit était dangereux pour elle si elle venait à s'égarer. Un caillou qui n'était pas au bon endroit, une branche qui pendait beaucoup trop vers le sol ou même un ravin qu'un torrent de pluie aurait engendré, tout cela pouvait la blesser gravement. Même si elle possédait d'autres sens, tant qu'elle ne voyait pas, elle était en danger sur ce sentier bossu et difforme. Bien plus en danger que si elle s'était retrouvée perdue au milieu du désert. Car même si la chaleur étouffante pouvait conduire les hommes jusqu'à la folie et l'effondrement, ce n'était rien de plus qu'une étendue de sable doré. Le paysage à perte de vue ne changeait pas, c'était d'ailleurs ce qui conduisait les égarés à l'abandon. Mais elle qui ne voyait rien depuis sa naissance, quelle importance que le paysage change ou reste le même ? Elle s'en sortirait même 2 mieux dans le désert qu'ici. Car dans la colline, au contraire, pour ceux qui s'y aventuraient pour la première fois, on ne tombait que sur de nouvelles surprises. De belles comme de mortelles surprises. Et pourtant, la voilà qui marchait en tête, attendant que je lui dise de ne pas aller par là pour rebrousser chemin. Toutes les vingts minutes, je regardais le ciel pour voir où se trouvait le soleil. Voyant que je n'étais pas très bavard, elle se mit à me parler sur sa vie. Pas tout, bien sûr, elle me raconta seulement ce qu'elle aimait faire ; écouter de la musique, chanter dans sa chambre, laisser le chien de la voisine lui lécher les doigts. Elle, qui était venue dans le but de chercher un démon, elle se mettait à discuter avec un inconnu. Et l'inconnu que j'étais s'était mis à lui répondre. Je ne regardais plus le ciel. 

– Pourquoi tiens-tu tant que ça à trouver un démon dans la colline ? lui demandai-je. Même toi tu devrais savoir que ça n'existe pas.
– Chez moi, personne ne croit le docteur, alors, je veux juste prouver qu'il a raison et que les autres puissent arrêter de dire que c'est un menteur. Parce que c'est mon ami, et que ça me rend triste quand on dit ça de lui.
– Mais même si tu trouves un démon, tu ne pourras pas prouver son existence. D'autant plus qu'on dira sûrement que tu as dû confondre avec quelque chose d'autre. Elle dut comprendre le sous-entendu que je venais de lui faire puisqu'elle porta une main à ses yeux pâles.
– C'est inutile de continuer si au final, personne ne te croira, continuai-je. Autant rentrer tout de suite...
– Non ! Tu as dit que tu m'accompagnerais jusqu'au coucher du soleil. Tu l'as promis, alors tu dois tenir ta promesse. Elle continuait toujours de marcher, mais cette fois-ci, dans le silence. Elle avait beau
avoir une belle vie, cela ne l'empêchait pas de se sentir malheureuse. Je me rendis alors compte que j'étais cruel de lui avoir parlé du coucher du soleil. Cet instant de la journée si splendide et coloré qu'elle ne pourra jamais observer. Je me rendis compte que je me suis montré maladroit en ne lui décrivant pas suffisamment les plumes de l'oiseau ou la beauté des étoiles. Toutes ces choses qui nous paraissent anodines du premier coup d’oeil, devaient sûrement être un véritable trésor pour elle. Mais comme tous les trésors, elle ne possédait que des rumeurs qui circulaient à son sujet, et était incapable de le
contempler ou de vérifier sa véracité. Exactement comme ce démon qu'elle tenait tant à trouver. Elle tenait vraiment à savoir pour une fois si ce qu'elle entendait de la bouche des autres qui lui décrivaient le monde dans lequel elle vivait était fondé ou non.
– Tu sais, me dit-elle enfin d'une voix douce, comme si elle s'apprêtait à se confesser,
parce que je suis comme ça, les gens autour de moi ont tendance à trop en faire. Si bien que je m'écroule sous leur regard attentif. – Ce doit être bien pourtant, qu'autant de personnes fassent aussi attention à toi.
– C'est sûr, c'est agréable, mais c'est aussi extrêmement frustrant. Car je ne veux pas qu'on me considère comme si j'étais une malheureuse ou bien qu'on me traite comme un bébé. Je n'ai pas envie qu'on soit gentil avec moi seulement pas hypocrisie ni qu'on ait pitié de moi. Je veux seulement qu'on me traite comme une personne ordinaire. Une fille de douze ans qui devient une grande. Alors, certes, ce n'est pas moi qui ai choisi de naître comme ça, mais puisque Dieu a oublié de me donner la vue, j'ai alors appris à vivre sans. On ne choisissait pas sa naissance après tout. J'étais dans le même cas qu'elle. Moi aussi j'aurais souhaité naître différemment. Beaucoup de personnes souffrent juste parce qu'elles n'ont pas eu ce choix, celui de choisir leur naissance. Une fille qui avait le teint foncé et qui voulait l'avoir plus clair,
un enfant né dans une famille de croyants et qui aurait voulu qu'elle soit athée, ou bien une personne qui est né homme mais qui aurait voulu naître femme. Tous ces critères qui nous définissent et que nous possédons dès notre naissance, nous ne pouvons pas les choisir. Mais avec de l'ardeur et de la volonté, certains parviennent à les modifier au fil du temps. Leur entourage se met alors à avoir une nouvelle vision d'eux, qu'elle soit plus négative ou positive. Au moins, nous avons tous ce choix. Celui de changer.
– Le soleil est en train de se coucher, non ? fit-elle soudainement. En effet, moi-même je ne m'en étais pas rendu compte. Je sentais comme mon coeur se serrer tandis que nous descendions ensemble la colline. À notre arrivée, le ciel trempait dans une peinture rouge et orange. Le crépuscule était là. Je comptais laisser la jeune fille ici, souhaitant retourner dans la colline. Mais avant que je ne disparaisse complètement, elle me lança :
– Je reviendrais chercher le démon la semaine prochaine ! On se retrouvera peut-être au même endroit. Et en effet, une fois la semaine passée, nous nous retrouvions à l'endroit de notre rencontre. Ainsi, chaque semaine, nous nous rejoignions dans la colline à la recherche du démon. Chaque fois, nous nous donnions rendez-vous au même endroit, et chaque fois, nous nous quittions lorsque apparaît le crépuscule. Cet instant où le jour et la nuit se rencontraient, était également l'instant de notre séparation. Car même le jour et la nuit ne devaient pas trop demeurer longtemps ensemble. Puis, chacun prenait une route différente. Elle, rentrait chez elle, et moi, je retournai dans la colline en attendant avec hâte la semaine prochaine. Dix années étaient passées depuis notre première rencontre. Cette fois-ci, elle n'était pas partie au crépuscule. Elle restait avec moi bien que la nuit fut déjà tombée. 
– Demain, je vais partir pour poursuivre mes études, m'annonça-t-elle. Alors on ne se reverra plus avant longtemps. Peut-être jamais même. Je sentis mon coeur se fissurer. Je m'étais rendu compte que ma solitude avait beau être agréable, elle était surtout oppressante. Elle me rongeait de l'intérieur, créant un vide indescriptible au fond de mon être. Puis, je me souvins de l'une des premières questions qu'elle m'avait posé : « sais-tu comment sont les étoiles vues de la colline ? ». Les étoiles. Ces points lumineux et brillants qui n'exprimaient rien. Elles étaient exactement comme ses yeux. Tant qu'il y aura les étoiles au-dessus de ma tête, je pourrais toujours sentir son regard qui ne me voyait pas se poser sur moi.
– Finalement, dit-elle ensuite, on n'a pas réussi à trouver le démon de la colline.
– Bien sûr que si, répondis-je. Cela fait même dix ans que tu l'as trouvé.
Elle se tourna vers moi avec un air étonné. Et moi, presque en même temps, je plongeais mes yeux rouges dans ses yeux pâles.