Le Château de ma mère

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Deuxième tome des "SOUVENIRS D'ENFANCE", composés de trois autres volumes ("LA GLOIRE DE MON PÈRE", "LE TEMPS DES SECRETS", "LE TEMPS DES AMOURS").

Edition Originale

Monte-Carlo Pastorelly, 1957.

Résumé

C'est, pour Marcel, le long parcours à pied vers la Bastide Neuve, les effrois de sa mère Augustine et le début d'une grande amitié avec Lili. Avec lui, il se promène dans les collines et découvre la nature.

D'un fourré, près de la porte, sortit un homme de taille moyenne, mais énorme. Il portait un uniforme vert et un képi. À sa ceinture était suspendu un étui de cuir d'où sortait la crosse d'un revolver d'ordonnance. Il tenait en laisse, au bout d'une chaîne, un chien affreux, celui que nous avions si longtemps redouté. C'était un veau à tête de bouledogue. Dans son poil ras d'un jaune sale, la pelade avait mis de grandes tâches roses, qui ressemblaient à des cartes de géographie. Sa patte gauche arrière restait en l'air, agitée de saccades convulsives, ses épaisses babines pendaient longuement, prolongées par des fils de bave, et de part et d'autre de l'horrible gueule, deux canines se dressaient, pour le meurtre des innocents. Enfin, le monstre avait un œil laiteux, mais l'autre, énormément ouvert, brillait d'une menace jaune, tandis que de son nez glaireux sortait par intervalles un souffle ronflant et sifflant. Le visage de l'homme était aussi terrible. Son nez était piqueté de trous, comme une fraise, sa moustache blanchâtre d'un côté, était queue de vache de l'autre, et ses paupières inférieures étaient bordées de petits anchois velus. Ma mère poussa un gémissement d'angoisse, et cacha son visage dans les roses tremblantes. La petite sœur se mit à pleurer. Mon père, blême, ne bougeait pas. Paul se cachait derrière lui, et moi, j'avalais ma salive...
L'homme nous regardait sans rien dire ; on entendait le râle du molosse.
"Monsieur, dit mon père...
- Que faîtes-vous ici ? hurla soudain cette brute. Qui vous a permis d'entrer sur les terres de M. le Baron ? Vous êtes ses invités, peut-être, ou ses parents ?"
Il nous regardait tour à tour, de ses yeux globuleux et brillants. Chaque fois qu'il parlait, son ventre tressautait, en soulevant le revolver. Il fit un pas vers mon père.
"Et d'abord, comment vous appelez-vous ?"
Je dis soudain :
"Esménard Victor.
- Tais-toi, dit Joseph. Ce n'est pas le moment de plaisanter."
À grand peine, à cause de ses paquets, il sortit son portefeuille, et tendit sa carte. Cette brute la regarda, puis se tournant vers moi :
"En voilà un qui est bien dressé ! Il sait déjà donner un faux nom !"
Il regarda de nouveau la carte, et s'écria :
"Instituteur public ! Ca, c'est le comble. Un instituteur qui pénètre en cachette dans la propriété d'autrui ! Un instituteur ! D'ailleurs, ce n'est peut-être pas vrai. Quand les enfants donnent de faux noms, le père peut donner une fausse carte."
Joseph enfin retrouva la parole, et fit une assez longue plaidoirie.
Il parla de la "villa" (qu'il appela, pour la circonstance, le cabanon), de la santé de ses enfants, des longues marches qui épuisaient ma mère, de la sévérité de M. l'Inspecteur d'Académie...
Il fut sincère et pathétique, mais piteux. J'avais le sang aux joues et je brûlais de rage.