Manon des sources

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Deuxième tome de "L'EAU DES COLLINES".

Edition Originale

Paris, Éditions de Provence, 1963.

Résumé

Dix ans après la malheureuse histoire de Jean de Florette, Ugolin a fait fortune grâce à la culture des œillets, et Manon est devenue une ravissante sauvageonne qui garde ses chèvres dans les collines. Ugolin en tombe éperdument amoureux tandis qu'elle le hait. Manon découvre par hasard que tout le monde au village connaissait l'existence de la source bouchée par le papet et Ugolin à la mort de son oncle. Elle veut donc venger son père du village tout entier. Mais l'amour de l'instituteur saura lui faire pardonner à ses voisins. Ugolin, comprenant que Manon ne l'aimera jamais, en meurt.

- Ça s'est passé il y a cinq ou six ans.
- Vous voyez ! cria le Papet, il ne sait même pas la date !
- C'était peut-être quinze jours après la mort de Pique-Bouffigue. J'étais monté aux Romarins pour les perdreaux... La source ne coulait plus...
- Par conséquent, elle était déjà bouchée ! dit le Papet.
- Pas complètement... Il y avait une petite flaque d'eau dans la broussaille, au bord du champ, et les perdreaux venaient y boire, depuis que la ferme était vide... Alors, un matin, à la petite pointe du jour, je monte dans le grenier...
(...)
- Il y avait deux petits fenestrons, juste sous la gouttière :
c'est Pique-Bouffigue qui les avait faits pour tirer les grives... Alors je m'installe sur une vieille chaise et qu'est-ce que je vois venir ? Ces deux-là, avec des outils !
Le Papet ricana.
"Il s'est endormi sur la chaise, et voilà son rêve qui commence."
Mais Eliacin continuait : "Je croyais qu'ils allaient passer, mais pas du tout ! Ils s'arrêtent sur le coteau d'en face à vingt-cinq mètres de la maison. Ils regardent bien de tous les côtés, le Papet monte se cacher sur la petite barre, et Ugolin se met à piocher avec un petit bêchard. Je me suis dit : "Ils mettent des pièges à lapins, et ils ont peur des gendarmes."
- Eh bien, dit le Papet, pour une fois tu as pensé quelque chose de raisonnable... Oui, ça nous arrive souvent de mettre des pièges à lapins. Et toi, tu n'en mets jamais ?"
Il s'adressa à M. Belloiseau.
"Il faut creuser un trou, n'est-ce pas, pour placer un piège à lapins ! C'est ça qu'il a vu, cet imbécile... Allez, zou, Galinette, on s'en va."
Il se dirigea vers la porte, mais Ugolin ne le suivit pas.
(...)
- Alors, comme il creusait toujours, je me suis pensé que peut-être ils avaient acheté ce petit bien, et qu'ils cherchaient la source... Et j'étais furieux, parce que ma matinée était perdue... J'osais pas sortir, parce que j'étais dans mon tort, d'avoir ouvert cette fenêtre... Pour prendre patience, j'ai mangé le pain et le fromage que j'avais apportés… Et l'autre creusait toujours, et le Papet surveillait toujours... Et tout d'un coup, le pied de ma chaise craque...
- Et c'est ça qui t'a réveillé, dit le Papet, et tu as vu qu'il n'y avait personne.
- Et j'ai vu que tu as eu peur, et j'ai entendu Ugolin qui t'a dit :
"C'est pas un fantôme, c'est les rats ! Ils sont gros comme des lapins !" Et il s'est remis à piocher, et tout d'un coup, l'eau l'a fait sortir du trou… Alors, vous avez préparé du mortier, et puis un morceau de bois rond, et puis vous l'avez bouchée, et puis vous avez remis la terre, et puis vous êtes partis, et les perdreaux ne sont pas venus...
Voilà ce que j'ai vu et je le dis...