Pirouettes

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Edition Originale

Paris, Fasquelle (Bibliothèque Charpentier), 1932.

Préface

"Ce roman, qui s'appelait alors "LE MARIAGE DE PELUQUE" et qui est aujourd'hui "PIROUETTES", je l'ai composé au marbre de l'imprimerie, sur le papier rugueux qui sert à tirer les épreuves, et mon rêve, qui était d'avoir au moins trente pages d'avance, ne fut jamais réalisé..."

Écrit pour Fortunio (reparution 1920), revue "littéraire, artistique et théâtrale" de Marcel Pagnol et ses copains de khâgne, "PIROUETTES" narre les audacieuses aventures amoureuses de Louis-Irénée Peluque. Des années plus tard, Eugène Fasquelle, ami et éditeur de Pagnol, lui propose de publier "Pirouettes"...
(...)
"Alors, j'ai voulu refaire cette longue nouvelle, j'ai voulu l'étoffer, la compléter, la corriger, lui donner le poids d'un vrai roman. Alors, fourbissant ma meilleure plume, ayant rempli mon écritoire d'une encre indélébile, je tentai d'amender "PIROUETTES".
Et puis, dès les premières phrases, j'ai revu ce petit jeune homme que j'étais, l'habitant joyeux des hôtels meublés de la rue d'Orsel.
Et il m'a semblé que je n'avais pas le droit de corriger son œuvre, de couper l'un de ses chapitres, d'ajouter une page qu'il n'avait pas écrite. Il avait peut-être ses raisons, des raisons que je ne sais plus. Et je n'ai pas voulu toucher à ces pages posthumes."

- Ne ris pas ainsi, petit malheureux ! Cesse tes grimaces navrantes et ce rictus d'aliéné ! Oui, j'ai dit au beau-père un petit mensonge. Mais j'y étais forcé !
Il vida sa pipe en la frappant sur son talon.
- Je lui ai dit que j'étais chimiste. Mon rire reprit de plus belle.
- Mais que signifient ces ricanements ? s'écria-t-il avec colère.
Écoute-moi ! Lucie me présente à son père : "Monsieur Peluque, chimiste distingué." Je te jure que je ne lui avais rien dit de semblable.
Mais elle me croyait chimiste, voilà le fait.
- Tu n'avais qu'à tourner une phrase sur la philosophie, qui est la chimie de l'âme, ou le creuset de l'introspection.
Tu aurais mis au point, sans la froisser.
- Je ne l'ai pas fait. D'abord, ce titre de chimiste me plaisait parce qu'il ne m'appartenait pas ; tu sais que j'aime beaucoup essayer les chapeaux des autres.
Et puis, le beau-père me répond :
"Chimiste ? Très bien ! Obus, poudre, cartouches, science, utilité, avenir ! J'avais craint que vous ne fussiez un poète, un mangeur de verbes, morale, philosophie et tout le bazar. Mes félicitations, jeune homme !" Je ne pouvais plus reculer !
- Que fait-il dans la vie, ton beau-père ?
- Capitaine, pour se distraire, bien entendu. Il laisse sa solde à la caisse de retraite des officiers ; car tu penses bien qu'avec la fortune qu'il a... Et il est très délicat, il ne me l'a pas dit ; je l'ai compris à demi-mot.
- Et tu lui as affirmé que tu gagnais de l'argent ?
- Je lui ai dit que j'allais me présenter en juillet à la troisième partie de ma licence de chimie. On nous mariera quand je serai reçu.
- On ne vous mariera donc jamais. Il eut un sourire malicieux.
- Connais-tu mon cousin Henri Peluque, de Tarascon, qui habite ici tout seul, pour se présenter à ladite licence de chimie ? Il a les deux premières parties. Quand il sera reçu à la troisième, je montrerai les résultats au beau-père, charmé, et on nous mariera.
- Mais après ? Tu seras bien obligé de dire que tu n'es même pas bachelier, et que tu ignores jusqu'à la formule de l'alcool, dont tu es d'ailleurs saturé !
- C6 H5 OH, dit-il gravement. Après j'aurai la fille et l'argent.
J'avouerai froidement au beau-père que je suis philosophe, et avec le caractère que je lui connais, j'aurai une belle occasion de le prouver !
- Il y a un grand danger. Si ton cousin échoue à sa licence ?
C'est un garçon très intelligent, mais qui court le guilledou, et ne travaille guère !
- Plus maintenant ! dit Peluque en clignant de l'œil.
- Quoi ? Son père serait-il ici ?
- Presque, car je le surveille, ce cousin bien-aimé ! À la moindre incartade, j'écris chez lui. Je fus indigné.
- Et quelle opinion veux-tu que l'on ait de toi, en te voyant faire ce métier d'espion ?
- On ne sait pas que c'est moi !
- Quoi ! Tu écris des lettres anonymes ?
- Oh ! Fit-il d'un air de reproche. Mes lettres ne sont pas anonymes !
Je signe : "Tom Barclay, caporal à l'Armée du Salut". Et d'ailleurs, c'est pour son bien. Quand il sera reçu, je lui avouerai tout.
Alors, il me dira : "Louis-Irénée, tu m'as sauvé". Et il lubrifiera de larmes reconnaissantes la charnière de mes genoux.