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Fabien

Comédie en quatre actes.
Première représentation au théâtre des Bouffes-Parisiens (28 septembre 1956).

Préface

"L'héroïne de cette histoire, je l'ai connue chez mon ami Jacques Théry, dont elle était la cuisinière. C'était une femme d'un très grand volume, avec un beau visage, éclairé par un joli sourire de jeune fille.
Appelons-la Milly, parce que c'est le nom que je lui ai donné dans ma pièce. Elle me raconta un jour son histoire.
A vingt ans, elle avait épousé Fabien, qui était un photographe de foires et de marchés. Selon ses dires, c'était un jeune homme d'une beauté incomparable, d'une intelligence éblouissante, qui savait tout et le reste. C'était de plus un grand artiste, qui faisait des photographies extraordinaires. Malheureusement, il était atteint d'une sorte de maladie qui s'appelle "l'allergique", c'est à dire qu'il ne pouvait pas supporter l'odeur de l'hydroquinone, ou de l'hyposulfite. C'est pourquoi il avait enseigné à Milly la technique du développement et du tirage des photographies, et c'était elle qui faisait tout le travail de laboratoire.
Levée à cinq heures du matin, elle courait de la chambre noire à la cuisine, pendant qu'il dormait jusqu'à midi, à cause de cet "allergique". Leur affaire marchait fort bien, lorsque la petite sœur de Milly, élevée par un oncle devenu libidineux, vint se réfugier chez eux. Elle avait dix-sept ans, et elle était fort jolie.
La généreuse Milly ne la repoussa pas, et Fabien, qui était un homme de cœur, déclara que c'était un cadeau du Bon Dieu à leur ménage sans enfant, et qu'il allait s'occuper d'elle comme de sa propre fille, si bien que trois mois plus tard la petite sœur avouait à Milly stupéfaite qu'elle était enceinte des œuvres de son nouveau papa.
Alors, après un violent désespoir, Milly fit ses bagages, et déclara :
- Puisque c'est elle qui a l'enfant, ta femme c'est elle.
Elle partit se placer comme cuisinière. Sur ses conseils, Fabien obtint le divorce pour "abandon du domicile conjugal."
Elle fut la marraine de l'enfant, et elle allait chez sa sœur tous les dimanches, leur faire la cuisine et développer quelques négatifs délicats.
Les trois personnages de cette aventure me parurent intéressants, et pendant les vacances, j'essayai d'en faire une comédie. Naturellement je fus amené à modifier certains détails.
Ainsi au lieu d'un photographe errant de foire en foire, je décidai d'installer le ménage à Luna-Park, dans un milieu que je connaissais assez bien, car le vaste parc d'attractions de la Porte Maillot appartenait à Léon Volterra, qui allait y passer la matinée, c'est-à-dire aux heures de fermeture : je l'y ai souvent accompagné.
(...)
D'autre part, lorsque j'eus écrit les trois premiers actes, je m'aperçus que les personnages que j'avais établis refusaient de participer au dénouement de la réalité; ils m'en imposèrent un autre, que j'acceptai sans discuter."

Principaux interprètes à la création

Milly Mathis - Milly
Philippe Nicaud - Fabien
Odile Rodin - Marinette
Jean Lefèvre - Le docteur

FABIEN
Dis-moi, ma belle grosse caille...
(Il voit la femme à barbe, et lui parle avec une grande amabilité.)
Bonjour, madame Lodoïska ! Je vous y prends, à papoter avec Milly !

LODOÏSKA
Où est le mal, monsieur Fabien ?

FABIEN
Il n'y a sans doute aucun mal ! Mais je suis absolument sûr que vous parliez d'amour !

MILLY
Et c'est vrai ! Puisque, quand tu es entré, je parlais de toi !

LODOÏSKA
Voilà une bonne épouse, monsieur Fabien ! Parler de son mari, pour elle, c'est parler d'amour !

FABIEN
Et pourtant nous avons cinq ans de... mariage !

MILLY
Qu'est-ce que c'est, cinq ans ? Dans vingt ans, dans trente ans, ça sera la même chose !

Marcel Pagnol, Fabien

César

Comédie en deux parties et dix tableaux.
Théâtre des Variétés (1946).

Principaux interprètes à la création

Henri Vilbert - César
Alibert - Marius
Raymond Pellegrin - Césariot
Arius - Panisse
Orane Demazis - Fanny
Margueritte Chabert - Honorine
Maupi - Le chauffeur
Milly Mathis - Claudine

Résumé

Panisse est mourant. Vingt ans ont passé depuis son mariage avec Fanny. Avant de s'éteindre, il confie à son ami Elzéar, le curé, une lettre à remettre à Fanny, après sa mort. Puis, il demande à Césariot, leur fils rappelé à son chevet, de veiller sur sa mère. Plus tard, pour respecter les dernières volontés de son mari, Fanny apprend à Césariot que Panisse n'était pas son vrai père et qu'il est en réalité le fils de Marius. Ce dernier travaille maintenant dans son garage, à Toulon, avec un associé, individu peu recommandable qui, pour plaisanter, fournit à Césariot de bien mauvais renseignements sur son père.
Césariot met en garde Fanny quand il lui parle de Marius pour qui il éprouve, malgré tout, une sympathie grandissante. Lorsqu'il viendra voir son père, César, Marius trouvera les mots pour convaincre Fanny qu'il n'a jamais cessé de l'aimer.

HONORINE
Quand on s'est bien confessé, et bien repenti, ça va au paradis.

CÉSAR
Oui, peut-être. Mais moi, il y a une idée qui me tracasse :
le Bon Dieu d'Elzéar, - le nôtre, enfin - si ça N'ÉTAIT PAS LE VRAI ?

ESCARTEFIGUE (épouvanté)
Oh, couquin de Diou !

HONORINE (scandalisée)
Mais qu'est-ce-que vous dites ?

CÉSAR
Je veux dire que je connais des musulmans, des hindous, des chinois, des nègres. Leur Bon Dieu, ce n'est pas le même, et ils ne font pas comme nous !...
Nous, nous avons des péchés que chez eux c'est une bonne action, et vice versa... Peut-être qu'ils ont tort, remarquez bien... Seulement ils sont des millions de milliasses... S'ils avaient raison, Monsieur Brun ?

M. BRUN
Il est certain que la question peut se poser.

CÉSAR
Le pauvre Honoré est tout préparé, bien au goût du Bon Dieu d'Elzéaz. Et si, en arrivant au coin d'un nuage, il se trouve en face d'un Bon Dieu à qui on ne l'a jamais présenté ? Un Bon Dieu noir, ou jaune, ou rouge ? Ou un de ces Bons Dieux habillés en guignol, comme on en voit chez l'antiquaire, ou celui qui a le gros ventre ?
Ou bien celui qui a autant de bras qu'une esquinade ?
Le pauvre Panisse, qu'est-ce-qu'il va lui dire ? En quelle langue ?
Avec quels gestes ? (À Escartefigue) Tu te vois, toi, déjà fatigué par ta mort, et tout vertigineux de ton voyage, en train de t'expliquer avec un Dieu qui ne te comprend pas ? Et tu as beau lui faire des prières, il te dit :
"Quoi ? Comment ? Qu'est-ce que vous dites ?"
Et il te le dit en chinois ?

ESCARTEFIGUE
Situation terrible. Là, tu me donnes le grand frisson. (Il boit.)

HONORINE (en colère)
Taisez-vous, grand mécréant. Et la Sainte Bible, alors, c'est des mensonges ? Et les Évangiles ? Vous n'avez pas honte de dire des choses pareilles devant l'enfant de chœur ?

CLAUDINE (sarcastique)
Si vous alliez un peu plus souvent à l'église, au lieu de boire tant de pastis, vous sauriez qu'il n'y a qu'un Bon Dieu !
Et ce Dieu, c'est le nôtre.

CÉSAR
Oui, évidemment, le bon, c'est le nôtre. Mais alors, sur la terre, il y a beaucoup de gens qui sont couillonnés. Ça me fait de la peine pour eux. N'est-ce pas, Monsieur Brun ?

Marcel Pagnol, César

Judas

Pièce en cinq actes.
Première représentation au Théâtre de Paris (6 octobre 1955).
Pagnol livre, dans sa pièce de théâtre "JUDAS", une version personnelle de cette histoire qu'il considère comme un mystère.

Edition Originale

Monte-Carlo, Pastorelly, 1955.

Préface

"Le personnage de Judas, c'est celui du traître dans la divine tragédie de la Révélation, dont le dernier acte est la Passion. Il est considéré depuis des siècles comme le plus grand criminel de tous les temps. En réalité, que savons-nous de lui ?
Les Evangiles n'en disent presque rien jusqu'au souper de Béthanie. Ce qui parait certain, c'est qu'il était jeune, qu'il était beau, qu'il avait une famille, et que son père s'appelait Simon. On croit aussi qu'il était potier. C'est Jésus lui-même qui le choisit pour être l'un des douze apôtres, et qui lui confia la bourse de la communauté : c'est-à-dire que Judas fut l'intendant de la petite troupe de vagabonds, et le premier serviteur du Messie. Du point de vue spirituel, il reçut les mêmes pouvoirs que ses frères. Il enseigna les foules, il donna le baptême, chassa les démons, guérit des malades, et suivit le Maître dans ses prédications errantes, dans les villes, les villages, à travers les montagnes et les déserts.
Pourtant, c'est un fait historique qu'il conduisit les soldats jusqu'au campement de son Maître, qu'il le dénonça par un baiser, et qu'il reçut, pour prix de ses services, trente deniers.
Puis, après la réussite de sa trahison, il jette le prix du sang, et va se pendre. Du point de vue policier, des spécialistes (dont un juge d'instruction) m'ont dit :
"C'est une affaire qui ne tient pas debout, et il doit y avoir autre chose."

Principaux interprètes à la création

Raymond Pellegrin - Judas
Jean Servais - Phocas
Jean Chevrier - Ponce Pilate
Marcel Daxely - Le centurion
Jean Hervé - Caïphe
Micheline Méritz - Rébecca
Suzanne Rissler - La mère
France Delahalle - Claudia

PILATE
...L'accusé est-il arrivé ?

UN ESCLAVE
Oui, seigneur. Le Messie est là.

PILATE
Qu'as-tu dit ?

L'ESCLAVE (gravement)
Seigneur, le Fils de Dieu est dans le prétoire, et le jugement est pour tout à l'heure.

PHOCAS (à l'esclave)
Tu connais ce charpentier ?

L'ESCLAVE
Non ! Je viens de le voir pour la première fois, mais je connaissais sa parole.

PILATE
Où l'as-tu entendue ?

L'ESCLAVE
C'est un marin du port qui m'avait répété la Bonne Nouvelle.
Mais il parlait pour rire et pour se moquer. Il ne comprenait pas le message, comme quelqu'un qui porterait une lettre sans l'ouvrir.
Moi, j'ai compris et je sais.

PILATE
Tu crois qu'il est le Roi des Juifs ?

L'ESCLAVE (avec ferveur)
Je crois que si je traverse d'un cœur pur les misères de cette vie, j'entrerai comme un homme libre au royaume de Jésus-Christ.

JUDAS
Amen ! Celui-ci a compris.

PILATE (à l'esclave)
Va-t'en.
L'esclave sort.

PHOCAS
Ces idées ont déjà fait du chemin.

MARPHURIUS
C'est comme les oreillons. Ça s'attrape.

PHOCAS
Et ça va vite. Surtout parmi le peuple et les esclaves.
En général, chez les gens mal nourris.

JUDAS
Celui qui ne pense qu'à nourrir sa chair ne prépare qu'un plus gros cadavre. Jésus est venu pour nourrir les âmes, et il méprise les biens de ce monde que personne n'emporte au ciel.

Deux serviteurs apportent la grande robe écarlate du juge.
Ils vont en revêtir Pilate pendant les répliques suivantes.

PILATE
Pourquoi as-tu voulu me voir ?

JUDAS
Parce que tu es un homme juste ! Je sais que cette nuit tu as dit aux prêtres : "Je ne trouve aucun crime chez cet homme."
J'ai donc pensé qu'il fallait t'avertir : ta mission est encore plus lourde que la mienne… Pilate, tu es en danger.

Marcel Pagnol, Judas

Fanny

Pièce en trois actes et quatre tableaux.
Théâtre de Paris (5 décembre 1931).

Edition Originale

Paris, Fasquelle, 1932.

Principaux interprètes à la création

Harry Baur - César
Berval - Marius
Fernand Charpin - Panisse
Orane Demazis - Fanny
Margueritte Chabert - Honorine
Paul Dullac - Escartefigue
Robert Vattier - Monsieur Brun
Maupi - Le chauffeur
Milly Mathis - Claudine

Résumé

II y a deux mois que Marius est parti, il n'a donné aucune nouvelle. Dans l'atmosphère lourde et pesante du Bar de la Marine, César est taciturne. Lorsque Fanny annonce qu'elle attend un enfant de Marius, Honorine, sa mère, est anéantie. Panisse, qui l'avait demandée en mariage, est aux anges : il accepte la jeune mère et son enfant.
Le bébé est né. Un soir, quelque temps après le mariage, Marius réapparaît. Il est guéri de son désir d'évasion et veut reprendre son bien : Fanny et le bébé. Mais Panisse s'y oppose et Marius, après avoir entendu les arguments de Fanny, s'incline devant le spectacle de l'amour familial qui entoure le berceau. Il regagne son bateau.

CÉSAR
Où en étais-je ? Continuons, attention :
"Quand tu vas commencer à mesurer le fond de la mer, fais bien attention de ne pas trop te pencher, et de ne pas tomber par dessus bord et là où ça sera trop profond, laisse un peu mesurer les autres."
Je le connais, moi, M. Marius ; quand il avait quatre ans, un jour que je l'avais mené à la pêche sur la barquette de Panisse, il se penche pour regarder sa ligne et pouf un homme à la mer !
C'est vrai qu'à ce moment-là, il avait la tête plus lourde que le derrière, et que depuis ça s'est arrangé. Relis-moi la dernière phrase.

FANNY
"Laisse un peu mesurer les autres."

CÉSAR
Souligne les autres. Bien épais. Bon.
"Et si quelqu'un... à bord avait la peste, ne lui parle que de loin et ne le fréquente plus, même si c'était ton meilleur ami. L'amitié est une chose admirable, mais la peste, c'est la fin du monde. Ici, tout va bien et je me porte bien, sauf une colère terrible qui m'a pris quand tu es parti, et qui n'est pas encore arrêtée. La petite Fanny ne va pas bien. Elle mange pour ainsi dire plus rien et elle est toute pâlotte." (Fanny s'est arrêtée d'écrire.)
"Tout le monde le remarque et dans tout le quartier les gens répètent toute la journée : "La petite s'en ira de la caisse, et César partira du ciboulot. "Aussi, Honorine me fait des regards sanglants, et chaque fois qu'elle me regarde, je me demande si elle ne va pas me tirer des coups de revolver, et j'en ai le frisson de la mort."
Pourquoi tu n'écris pas ?

FANNY
Écoutez, César, ça, je ne crois pas que ce soit nécessaire de le mettre parce que ça va lui faire de la peine.

Fanny